New order

Il est arrivé à beaucoup d’entre nous de se réjouir de la naissance du rejeton d’un ami. Oui mais, il est beaucoup plus rare que votre SMS de félicitations se transmute en joyaux de la poésie aux éclats prophétiques, non? Sans doute, mais n’est pas Virgile qui veut, et même si vous n’en aviez rien à carrer jusque là, je m’en vais vous narrer la très exemplifiante (ou édifiante pour les honnisseurs de barbarisme) histoire de la quatrième églogue, sans vers et contre tous.

Virgile, sa vie, son œuvre… en bref

Virgile publie sa première œuvre en 37 AV.JC., on y lit dix poèmes où dialoguent des bergers. Ce recueil est nommé tantôt Églogues (ἐκλoγή), « morceaux choisis », tantôt Bucoliques (βουκόλος), en hommage aux pâtres qui l’habitent et réminiscence des Idylles du grec Théocrite (IIIème s. AV.JC.). Pour les plus sérieux d’entre vous, je vous laisse lire le texte de Virgile, en latin ou en français, comme vous’l vous’l. Virgile savait sans doute ce qu’il faisait en nous infligeant cette bonne rasade de pâtres grecs zoophiles et en rut, lui qui fit, dit-on, inscrire sur sa tombe en guise d’épitaphe : « j’ai chanté les troupeaux [les Bucoliques], la campagne [les Géorgiques], les héros [l’Enéide] »1.

Plus précisément pour la quatrième églogue, Virgile nous prévient dès le premier vers qu’il va élever le débat (« paulo majora canamus ») pour nous parler d’un nouvel âge d’or…? Pour les plus prosaïques parmi les commentateurs, le poète pensait à la période de paix qu’inaugura le traité de Brindes en 40 AV.JC sous le consulat d’Asinius Pollion et l’enfant à naître serait donc celui du consul cité dans le texte. Le reste est littérature et c’est bien ce qui nous intéresse.

Allez gorie!?!

Virgile fait parler les bergers comme des nobles romains et fort d’un tel langage, plus que des pastorales, nombreux sont ceux qui ont voulu y lire des allégories. Mais est-il loisible pour le lecteur de chercher des allégories dans la tête de l’auteur? Monsieur Tolkien dans l’avant-propos de l’édition de 1954 de son Lord of the rings s’y oppose catégoriquement: « Je pense que beaucoup confondent applicabilité et allégorie, or l’une réside dans la liberté du lecteur et l’autre dans la domination voulue par l’auteur ». L’allégorie serait donc une forme de domination de l’auteur contre le libre arbitre du lecteur, le sadomasochisme version Lagarde & Michard? C’est pourtant bien souvent le lecteur que l’on surprend à chercher à tout prix l’allégorie.

Le Poète ne balance pas, il évoque. Umberto Eco nous a bien prévenu que « [toute fiction] mentionne et, pour le reste, elle demande au lecteur de collaborer en comblant une série d’espaces vides » de sorte que « le lecteur doit à chaque instant accomplir un choix ». Et si même, comme le bon Borges, on soupçonne le poète de procéder par hyperbole, celui-là reconnaît que les meilleurs comme Dante, mais sans doute aussi comme Virgile s’interdise le recours à « cet alphabet de symboles, mécanique et grossier,  [qui] affaiblit la rigueur des mots et semble se fonder sur l’indifférence d’une observation imparfaite ». Dans leurs poèmes, « il n’y a pas un mot […] qui ne soit justifié ».

Les mots de Virgile ont d’autant plus été interprétés et contre-pétés qu’ils sont connus, quasiment par cœur, par tous les citoyens romains passés par les bancs de l’école : les œuvres de Virgile occupent la place tenue par l’Épopée de Gilgamesh à Babylone, par l’Iliade et l’Odyssée chez les grecs et par celle à venir pour la Bible dans la chrétienté. Ces mots du poète, comme déposés dans la mémoire des lettrés de l’antiquité, remontent naturellement à la conscience des exégètes. Plus encore, un véritable culte s’est constitué autour de la personne de Virgile, à qui l’on prêta des pouvoirs magiques, jusqu’à la création d’un art divinatoire à partir de ses textes dont témoigne Rabelais dans le Tiers Livre.

Tout le monde n’a pas le flegme et la rigueur de Monsieur Scheid dont la mise en garde aurait bien servi aux érudits paléochrétiens à la recherche de justification : « Je ne crois pas que l’histoire religieuse romaine ai aujourd’hui comme seule fonction d’expliquer le passage des religions païennes au christianisme ». Ils suivront plutôt ce bon vieux Philon d’Alexandrie : le mythe n’est qu’un « faux semblant qui s’évanouit à la lumière de l’allégorie »… Et la lumière fut!

Virgile converti post mortem2

Les fôlatreries bergères de Virgile suscitèrent l’attention des auteurs chrétiens qui y retrouvaient la passion moutonnière de certains scribes bibliques dont celui du Dominis Pascit du psaume 22 ou de l’Agnus Dei de l’évangile de Jean, thèmes richement illustrés dans l’iconographie des premiers siècles.

 Le Christ à la croix triomphale en bon pasteur – Mosaïque du Mausolée dit de Galla Placidia à Ravenne

Et il y a ces vers 4 à 7 de la quatrième églogue :

« Ultima Cumæi venit  jam carminis ætas ;
Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo.
Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna ;
Jam nova progenies cælo demittitur alto. »

Il n’en fallut pas plus pour que Lactance (mort en 325 AP.JC.), précepteur du fils de Constantin, dans ses Institutions divines y lise l’annonce de l’arrivée du Christ avec pour Virgile la malchance d’être mort païen. Un moyen efficace pour ce lettré de réhabiliter du même coup le poète et l’ensemble de son œuvre!

Eusèbe de Césarée (mort en 339 AP.JC.), proche de Constantin également dont il écrivit une Vie, rapporte dans les chapitres XIX et suivant de cet ouvrage, un discours (apocryphe?) de l’empereur devant la sainte assemblée. On y lit une traduction de notre quatrième églogue côté à côte avec un oracle sibyllin : christianisation de Virgile ou Virgilisation du christianisme? Recrutement bien involontaire de Virgile comme messager chrétien victime d’une conspiration des Pères inaugurant le « Triomphe du Christianisme ».

Augustin, nouveau conspirateur, s’empare lui aussi de l’églogue au chapitre III de son Explication commencée de l’épître aux Romains, il évoque les prophètes sacrés et profanes sous l’autorité de Rom. I 1-2 et suggère que Paul de Tarse ferait entre autre références à Virgile parmi les auteurs qui « sans connaître Dieu […] nous ont laissé des oracles relatifs à Jésus-Christ ».

Virgile croqué

Une voix et une seule s’époumone à crier dans le désert pour l’exclusion de Virgile du monde chrétien, c’est Jérôme. Cet ascète évidemment hostile à la futilité de la poésie et de ses images estime que les interprétations chrétiennes de l’églogue sont « des enfantillages pareil à des tours de charlatans » : de la à dire que le poète est magicien et donc suspect! Et si le saint au lion refuse que l’on prétende être un chrétien sans le Christ, Virgile, du haut de son érudition et de la profondeur de son mysticisme si communément admis, était devenu pour le reste du monde un prophète malgré lui, ayant chanté en toute ignorance la mort et la résurrection du Christ avant l’heure.

Au moyen âge, le nombre de personnages considérés comme prophètes est beaucoup plus important que celui donné dans le canon des écritures. Virgile et la Sibylle font ainsi leur apparition en « guest star » dans les représentations de l’art religieux. Cette notoriété, en France du moins, vient sans doute des sermons de Quodvultdeus, évêque de Carthage au Vème siècle AP.JC. dont les œuvres furent longtemps attribués à Augustin. Ces écrits furent utilisés pour composer les drames liturgiques joués sur le fronton des Églises, prémices du théâtre populaire français, et fournirent les citations que l’on attribua aux différents personnages. Notre petit couple d’oracles latins se retrouve ainsi en bonne place sur les voussures du portail de la Vierge de la cathédrale de Laon.

 Cathédrale de Laon – Portail de la Vierge

Cette canonisation à retardement trouvera même la remarquable caution du si sévère Pape Innocent III dans l’un de ses sermons de Noël.

Nos romains participèrent aussi au chef d’œuvre qu’est la pavement de la cathédrale de Sienne : la Sibylle de Cûme cite la quatrième Églogue. Émile Mâle imagine que pour les artistes de l’époque : « la sibylle est un profond symbole. Elle est la voix du vieux monde […] La parole de la sibylle valait toute la sagesse des philosophes : seule elle méritait de représenter le paganisme, parce que seule elle avait clairement annoncé le Sauveur en l’appelant par son nom ». 

 Sibylle de Cûme – Pavement de la Cathédrale de Sienne

Dans les pas de Dante

Et arrive Dante et sa Comédie. Dante est poète, amoureux mais théologien, aussi décida-t-il  que l’on pouvait chanter le Christ avec Béatrice, sa nymphe prépuberte morte avant l’heure, et Virgile poète admirable entre tous. Le florentin rencontre le mantouan dès le chant I de l’Enfer, pas plus tard qu’au ver 61, ombres parmi les ombres, qui avoue avoir vécu au « temps des dieux faux et menteurs ».

La révélation des paroles prophétiques de Virgile commence à la fin du chant XX du Purgatoire quand la terre tremble au chant des chérubins, signe qu’une âme accède au Paradis. Au chant XXI Dante et son maître rencontre Stace, poète latin du Ier siècle AP.JC. dont a cru qu’il fut chrétien. Stace remercie Virgile au chant XXII de lui avoir ouvert la voie en chantant la IVème églogue : « Par toi fus-je poète, par toi chrétien ».

La légende du Virgile chrétien et sibyllin était installée pour les siècles des siècles.

Santa Maria del Pace – Rafaël

Virgile dépoussiéré?

Au XIX siècle, Un français, Nerval, a des réminiscences virgiliennes dans ses chimères. Dans Myrtho on retrouve « les lauriers florissant de Virgile » puis c’est le tour de sa parèdre dans Delfica  « la sibylle au visage latin est endormi encore sous l’arc de Constantin ». Et peut-être un souvenir du chant XX du Purgatoire toujours dans Delfica « la Terre a tressailli d’un souffle prophétique ». Et tout comme Saint Paul, Nerval a vu la tombe de Virgile, nous le lisons dans El Desdichado : « Dans la nuit du Tombeau, Toi qui ma consolé ».

Plus tard, Joris Karl Huysmans se fera bien plus sévère avec le poète latin dans A rebours : « Entre autres le doux Virgile, celui que les pions surnomment le cygne de Mantoue, sans doute parce qu’il n’est pas né dans cette ville, lui apparaissait, ainsi que l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; ses bergers lavés et pomponnés, se déchargeant, à tour de rôle, sur la tête de pleins pots de vers sentencieux et glacés […] mais ce qui l’horripilait davantage c’était la facture de ces hexamètres, sonnant le fer blanc, le bidon creux, allongeant leurs quantités de mots pesés au litre selon l’immuable ordonnance d’une prosodie pédante et sèche ; c’était la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, de ces vers coupés, à la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours de la même façon, par le choc d’un dactyle contre un spondée. »

Au XXème siècle, les ricains s’approprieront Virgile dans un latin de cuisine et sur leur sceau officiel, et le feront connaître au monde entier avec ce sacré dollar, détail  qui a émoustillé bien des conspirationnistes chevronnés prompts à dénoncer « le nouvel ordre mondial » : pauvre Virgile.

En guise de conclusion, débarrassons Virgile de ses oripeaux chrétiens et admirons-le avec Renan pour avoir « tout aimer sans rien croire », et nous avoir laissé, Umberto dixit des « œuvres littéraire qui entendent paraître aussi ambiguës que la vie elle-même ».

1. En latin cela donne : « Mantua me genuit, Calabri rapuere, tenet nunc – Partenope : cecini pascua, rura duces ». Naples écrit en latin Partenope (en hommage à la Sirène qui se noya faute de n’avoir pu séduire Ulysse) se trouve apposée à chanter (cecini)… Virgile ou le chant de la Sirène?

2. En finissant cet article je me rend compte qu’il y a une page wikipedia consacrée à ce sujet, qui n’est autre qu’un plagiat d’un article de 1916

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