Laisse Lucie faire…

Dois-je céder encore une fois à la facilité des titres stupides en forme d’hommage ou de jeux de mots à la mort moi le mormon? Peu importe, ce qui est fait n’étant plus à faire, ni à défaire, et cet article ayant été pourvu d’un titre de travail, somme toute acceptable, nous ferons avec! Qui plus est, cela permet de faire un coucou à tonton Jacques, le fumeur de havane ; qui s’en plaindrait? Pas moi, pas moi, pas moi… Cette inutile introduction passée, vous n’en savez guère plus ni sur mes intentions ni sur l’origine d’un article de plus à propos de Monsieur Lucifer Morningstar. Commençons façon Paris-Match par le choc de la photo :

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Le Pandemonium, John Martin

Il n’est pas inutile de préciser que l’original de cette toile exposée au Louvre mesure 1,23m par 1,85 soit presque 2,30m² dédié au Malin, de quoi impressionner un esprit faible. Ma curiosité en fut toute émoustillée la découvrant lors d’une exposition au Musée d’Orsay, qui vint en écho à l’une de mes BD préférées : The Sandman (le personnage romanesque de Lucifer eu d’ailleurs droit à sa propre bande dessinée et aujourd’hui à une série télévisée). Il y avait aussi ce petit recueil du « best of » de Milton achetée dans un élan de romantisme adolescent et de fatuité et jamais lu ou presque. D’où venait donc ce satané Lucifer?

Le chant d’Isaïe

Tout semble commencé au livre 14 d’Isaïe, aux versets 12 à 15 le prophète rend un oracle sur la chute du roi de Babylone (on va se les faire dans la version English du roi James) :

« How art thou fallen from heaven, O Lucifer, son of the morning! how art thou cut down to the ground, which didst weaken the nations!

For thou hast said in thine heart, I will ascend into heaven, I will exalt my throne above the stars of God: I will sit also upon the mount of the congregation, in the sides of the north:

I will ascend above the heights of the clouds; I will be like the most High.

Yet thou shalt be brought down to hell, to the sides of the pit. »

Isaïe nous offre donc l’image poétique d’un Lucifer, fils du matin, tombé des cieux pour avoir voulu se mesurer à Dieu et finit pour cela en Enfer. Et puis c’est tout, la Bible ne parle plus de Lucifer et nous laisse avec Satan pour toute expression du mal : c’est un peu court jeune homme, non (A l’exception peut-être d’Ezechiel 28, 2-19, on y reviendra)?

L’égaré d’Ougarit?

Si nous lisons le verset 12 en Hébreu cela donne : « Helel fils de Shahar ». Malheureusement les textes de l’Orient ancien ne connaisse pas directement de personnage nommé Helel dont l’étymologie communément admise fait référence à « celui qui brille »« le brillant ».

Shahar se laisse un peu plus facilement saisir. André Caquot a écrit : « Le texte de Shahar et Shalim (U. M. n° 52), dont on s’accorde à reconnaître l’archaïsme religieux, célébrerait la naissance de Vénus représentée sous ses deux aspects d’étoile du matin et d’étoile du soir par le binôme divin Skr et Mm, en réalité double avatar du dieu ‘ttr. « .

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Tablette, Bronze récent, Ras Shamra, Musée du Louvre

Ceci nous laisse donc à la recherche de ce fameux Athtar, dans les différents textes religieux ou mythiques des anciens sémites. La moisson est maigre, les quelques textes à notre disposition rapportent que Athatar est « un personnage jaloux, prétentieux et incapable, disparaissant de scène aussitôt après avoir exprimé une ambition qui demeure insatisfaite ». Cette divinité pourrait aussi avoir un caractère androgyne et un lien avec Ishtar/ Astarté qui symbolise dans l’Orient ancien l’astre Vénus reconnue comme le plus brillant dans le ciel du matin depuis les sumériens.

Il n’y a pourtant pas de consensus sur la possibltié de l’existence d’un mythe sémite de Helel qui aurait pu inspiré Isaïe…

Facétieux Phaéton

Si ce n’est l’Orient c’est donc la Grèce ou bien quelques béotien… Hésiode, chez qui l’on retrouve d’autres parallèles bibliques comme le récit de la création, nous raconte dans la Théogonie : « La déesse de l’aube enfanta ensuite l’Étoile du matin et les Astres qui font au ciel une couronne resplendissante ». Nous voici en présence de Phaéton fils d’Eos, personnage multiple de la mythologie grecque dont on connait bien l’histoire de la chute lorsqu’il voulu conduire seul le char du Soleil. Ce motif de la chute  pour cause d’orgueil excessif semble devenir le leitmotiv de notre investigation à la recherche des origines de Lucifer. Et nous y voyons aussi les liens indémêlables entre les cultures sémitiques et helléniques (ta mère évidemment) y compris avant l’avènement d’Alexandre.

Chez les Latins nous rencontrons bien plus tard Phaéton/ Phosphoros/ Lucifer dans les Oracles sybillins :« Lucifer livra bataille monté sur le dos du Lion » et par pur effet de capilotraction j’ajoute que le lion fut aussi un symbole d’Ishtar/ Astarté/ Vénus à Babylone. Vous me suivez?

Les anges passent… les géants trépassent…

D’aucun trouvent suspectent toutes recherches d’une origine mythique précise du Lucifer d’Isaïe. Reste ce motif de la chute des êtres divins dont la bible a conservé la trace en particulier dans le passage étrange de Genèse 6, 1-4 qui laisse songeur…

Qui sont ces « habitants du ciel » autrement dit les « beney elohim » : les anges de l’Assemblée divine, souvent représentée dans la Bible ou l’on voit ailleurs rejaillir la faute commise par ces derniers comme en Job 4,18 : « Voici qu’il ne se fie pas à ses serviteurs et qu’il découvre de la folie dans ses anges ». Une réminiscence des Dieux gracieux de la littérature ougaritique? Un parallèle existerait entre les Anges et les étoiles chez les anciens d’Israël remontant à l’époque babylonienne car dans l’écriture cunéiforme l’étoile est la marque de la divinité : chute des étoiles seraient la chute des anges?

Et qui sont ces « géants » appelés « nephilim » : des hommes illustres eux aussi jaillis d’un syncrétisme avec la Grèce et les bons gros Titans de notre ami Hésiode ou les Cyclopes de ce vieil Homère?

La littérature apocalyptique juive donne plus de détails sur cette chute des anges ou des géants : « Certains passages bibliques (2 S 5,18.22 ; Jdt 16,6 ; 1 Ch 11,15) et 1 Énoch 9,9 font d’ailleurs directement référence aux titans. Les récits de l’enchaînement des anges déchus au Tartare de Jubilées, de 1 Énoch, de Jude 6 et de 2 P 2,4 constituent aussi un parallèle frappant avec le mythe des titans ». Un autre souvenir dans Siracide 16, 7 « II n’a pas pardonné aux antiques géants qui s’étaient révoltés à cause de leur force » ou dans Sagesse 14, 6 à propos des géants orgeuilleux.

Anges ou géants instructeurs, avant de devenir des démons corrupteurs de l’humanité!

Les pères causent

Ces drôles d’histoire ont bien embarrassé les exégètes ne comprenant pas bien cette histoire de Lucifer. Origène, le premier tente de retracer avec cette chute une histoire du mal et travestit dans un même personnage le serpent de la Gènese, le Satan adversaire de Job et le Lucifer d’Isaïe, même si ce vieux grec regrette :  » Du diable et de ses anges, ainsi que des puissances contraires, la prédication ecclésiastique a enseigné l’existence, mais elle n’a pas exposé assez clairement leur nature et leur manière d’être ».

Ainsi s’éclairent différents passages du nouveau testament :

  • Luc 10, 18 : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair »  
  • Jean 12, 31 : « Le Prince de ce monde va être jeté bas »
  • Apocalypse :
    • 8, 10 : « Alors tomba du ciel un grand astre, brûlant comme une torche » ;
    • 9, 1 : « Alors je vis un astre qui du ciel avait chu sur la terre. On lui remit la clef du puits de l’Abîme » ;
    • 12, 7-9 : « Alors il y eut une bataille dans le ciel : Michel et ses anges combattirent le Dragon. Et le Dragon riposta, avec ses anges, mais ils eurent le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l’énorme Dragon, l’antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l’appelle, le séducteur du monde entier, on le jeta sur la terre et ses anges furent jetés avec lui ».

Cette histoire se poursuite avec plus de détails dans le premier livre d’Hénoch.

Lucifer devient un Archange opposé à Jésus, il chute aux enfers avec les étoiles déchues alors que le Messie s’élève dans les cieux et entraîne avec lui les hommes, « lumière du monde » d’après Matthieu 5, 14. C’est le combat de deux étoiles opposées : Vénus, l’astre du matin contre l’étoile flamboyante de la Nativité.

Il fallait donc à Jésus un adversaire prestigieux, et la description fournit en Ezechiel 28, permettra de fournir cette description étincelante de Lucifer reprise entre autre par Grégoire de Naziance :

«… Lucifer, le tout premier, élevé au plus haut
(d’une éminente beauté, il aspirait en effet
à l’honneur royal de la puissance divine)
perdit sa splendeur et tomba ici sans gloire,
tout rempli de ténèbres au lieu d’être Dieu »

 

Et pour l’égalité des sexes je citerais aussi l’existence d’une description poétique faite par la père de l’Eglise, Hildegarde de Bingen dans son Liber divinorum operum (voir colonne 812 et 813).

Enfin, Augustin place l’orgueil de Lucifer comme le premier des pêchés et assimile complètement Lucifer et Satan au Mal.

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« Il s’agit de la parabole de la séparation des boucs et des brebis. Le Diable y est figuré à la gauche du Christ, du côté des boucs, sous la forme d’un ange de couleur bleue qu’il faut associer à la lune (Luna) alors que son pendant représente un ange de couleur rouge, relatif au soleil (Sol) « 

L’important pour les Pères c’est que le mal trouve sa source dans la rébellion du premier ange créé par Dieu, Lucifer, qui est ainsi devenu mauvais par son libre arbitre, trahit par son orgueil, comme l’illustre un passage  de la « Vie latine d’Adam et Eve » : « Si les anges ont été chassés des cieux, c’est à cause d’Adam. En effet, lors de la création de ce dernier, Michel veut, sur l’ordre de Dieu, forcer les autres anges à adorer Adam en tant qu’image du Seigneur, mais Satan s’y refuse parce qu’Adam lui est inférieur et plus jeune que lui dans la Création. Les anges suivent Satan dans ce refus de rendre l’adoration au premier homme » (épisode que l’on retrouve également au verset 34 de la sourate II du Coran).

Et alors?

Dans  son observation du ciel, l’homme a très tôt remarqué cet astre étrange parmi les plus brillants, mais incapable jamais d’atteindre le zénith. Effacé en éclat par la lumière du soleil sa chute est chaque jour inéluctable et il s’éclipse à l’Est tombant sur la terre… Tel est Vénus/ Lucifer, et la poesis humain a fait le rapprochement avec un comportement trop humain, l’orgueil paroxystique que les grecs appelleront Hubris?

Les auteurs de la Bible ont trouvé cet exemple qui permet d’élever Yahvé comme Dieu unique au dessus des autres créatures, y compris les anciens dieux même « brillants ». La plus belle des étoiles, le plus beau des anges, par sa propre volonté devient un monstre. C’est l’image que donne Dante au chant 34 de l’Enfer : « S’il fut tant beau comme or semble hideux ».

Il ne devient pas plus sage dans les Enfers dans les vers de Milton, notre Lucifer, si humain?, qui s’exclame après la chute : « Better reign in Hell, than serve in Heaven ». Achille aux Enfers chez Homère est sans doute plus lucide : « J’aimerais mieux […] vivre en service […] que régner sur ces morts ».

 

Bibliographie rapide :

Virolleaud Charles. La naissance des dieux gracieux et beaux . Poème phénicien de Ras Shamra. In: Syria. Tome 14 fascicule 2, 1933. pp. 128-151.

Grelot P. Isaïe XIV, 12-15 et son arrière-plan mythologique. In: Revue de l’histoire des religions, tome 149, n°1, 1956. pp. 18-48

Caquot André. Le dieu Athtar et les textes de Ras Shamra. In: Syria. Tome 35 fascicule 1-2, 1958. pp. 45-60

McKay J. W. , Helel and the Dawn-Goddess: A Re-Examination of the Myth in Isaiah XIV 12-15. In :  Vetus Testamentum, Vol. 20, Fasc. 4 (Oct., 1970), pp. 451-464

Delcor Mathias. Le mythe de la chute des anges et de l’origine des géants comme explication du mal dans le monde, dans l’apocalyptique juive. Histoire des traditions. In: Revue de l’histoire des religions, tome 190, n°1, 1976. pp. 3-53

Heiser, Michael, « The Mythological Provenance of Isaiah 14:12-15: A Reconsideration of the Ugaritic Material » (2001). Faculty Publications and Presentations. Paper 280

Vercruysse Jean-Marc. Les Pères de l’Église et Lucifer (Lucifer d’après Is 14 et Ez 28). In: Revue des Sciences Religieuses, tome 75, fascicule 2, 2001. pp. 147-174

Albani Matthias , THE DOWNFALL OF HELEL, THE SON OF DAWN ASPECTS OF ROYAL IDEOLOGY IN ISA 14:12–13. IN : Christoph AUFFARTH, Loren T. STUCKENBRUCK, éd., The Fall of the Angels. Leiden, Boston, Koninklijke Brill NV (coll. « Themes in Biblical Narrative », « Jewish and Christian Traditions », VI), 2004, IX-302 p

 

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